Se nourrir, se vêtir et se loger définissent les conditions matérielles de toute existence humaine. Pourtant, les industries qui les prennent aujourd’hui en charge semblent s’être détachées de cette fonction première. L’agro-industrie ne produit plus seulement pour nourrir, la fast fashion pour vêtir, ni le bâtiment pour loger. La production est devenue une fin en soi, entraînée par les impératifs de croissance et d’accumulation. Nous produisons des vêtements destinés à être rapidement remplacés, des aliments dont une partie considérable sera détruite et des bâtiments demeurent vacants tandis que d’autres sont démolis prématurément. Le constat est accablant : les trois piliers de notre subsistance sont parmi les principaux moteurs du productivisme et de l’extractivisme contemporains.
Comment sortir d’un système qui assure notre subsistance en détruisant les conditions matérielles et écologiques dont elle dépend ?
Cette conférence propose partir de gestes apparemment mineurs : cueillir, glaner, récupérer caractéristiques des cueilleurs, des glaneuses et des chiffonniers. Ces figures, aux marges de la société de consommation, ne produisent pas ce dont elles ont besoin mais composent avec les délaissés agricoles ou urbains. Elles rendent visible une autre logique matérielle, qui consiste à faire ce qui est ce qui est là plutôt qu’à produire du nouveau.
Comment prendre exemple sur ces figures, tant à l’échelle individuelle que métropolitaine ? Au-delà d’une éthique de la sobriété, la collecte rejoint le métabolisme urbain. Nos villes constituent de gigantesques stocks de bâtiments, vêtements et denrées alimentaires qui peuvent connaître plusieurs vies et ne pas finir à la benne. Il s’agit donc de promouvoir les institutions et les filières qui favorisent le réemploi, la maintenance, la réparation et le reconditionnement. La collecte peut ainsi devenir autre chose qu’un geste marginal : le principe même d’une organisation de la subsistance qui ne repose pas sur l’extraction de nouvelles ressources mais sur la capacité collective à prendre soin de l’existant.
Philippe Simay est philosophe, Chargé de cours à l'HEPIA et à l'ENSA-PB. Il a animé la série documentaire Habiter le monde pour Arte.
Ses travaux portent sur les approches sensibles de la ville ainsi que sur les conditions matérielles, écologiques et politiques de de la construction et de l’habiter contemporain.
Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, notamment La Ferme du rail : pour une ville écologique et solidaire (Actes Sud, 2022, avec Clara Simay), Bâtir avec ce qui reste. Quelles ressources pour sortir de l'extractivisme ? (Terre urbaine, 2024) et Matériaux, un catalogue critique. Construire le monde autrement (La Découverte, 2026, avec Armelle Choplin).
Modération par Bernard Vienat (fondateur et directeur de art-werk)
En partenariat avec l'association art-werk et l'HEPIA.
Salle HEPIA - Amphithéâtre